Depuis 1984, Nancy est jumelée avec Kiryat-Shmona, une ville
israélienne construite à l’emplacement d’Al-Khalisah, un
village palestinien dont les habitant-es furent expulsé-es en 1949
par les forces armées sionistes.
« Nancy entretient des relations d’amitié
avec 11 villes dans le monde : Newcastle, Liège, Karlsruhe,
Padoue, Kanazawa, Kiryat-Shmona, Lublin, Cincinnati, Kunming,
Krasnodar et Shangrao.
Tous nos jumelages avec les villes de dix
pays, créés entre 1954 et 2017, favorisent la promotion de la Ville
de Nancy à l’extérieur ainsi que le rapprochement des peuples et
des cultures. Ils se concrétisent par des visites bilatérales, de
nombreux échanges universitaires, culturels, sociaux, économiques
et politiques et des programmes de coopération.
Nancy
souhaite également développer des partenariats avec les pays arabes
et le Canada. »
(Source : site
officiel de Nancy)
Un jumelage obscène
Nancy est donc jumelée avec une ville israélienne, depuis 1984,
à l’initiative de la communauté juive nancéienne, et de
l’association France Israël, dont fut Membre André Rossinot,
lorsqu’il était député de Meurthe-et-Moselle. C’est un choix
engagé : 42 villes en France sont jumelées avec une cité
israélienne.
Ce
jumelage s’est renforcé alors que la situation palestinienne se
dégradait, de 1987 à 1993, et que la première intifada faisait
près de 2000 mort-es palestinien-es.
Les accords d’Oslo ne
germeront pas, l’assassinat d’Yitzhak Rabin perpétré par
l’extrême droite israélienne porte un coup d’arrêt au
processus de paix.
L’intensification de la colonisation se
poursuit : en 2001, la population de colons est passée de
280 000 à 390 000, principalement en Cisjordanie, où elle
s’accroît de 70 %.
Après le déclenchement de la
seconde intifada, après une vague d’attentats suicide, Israël
construit un mur, nommé « barrière de séparation », en
territoire palestinien.
En 2009, Netanyahou laisse la
colonisation s’étendre à Jérusalem Est.
C’est dans ces circonstances, que le 8 avril 2011, a eu lieu à
la Pépinière de Nancy l’inauguration d’une allée au nom de la
ville de Kiryat-Shmona, en présence de Nissim Malka, maire de la
ville israélienne, de Richard Prasquier, président du C.R.I.F., et
de l’ambassadeur d’Israël en France, Yossi Gal, et du maire de
Nancy.
Quelques mois auparavant, le maire de Nancy, André
Rossinot, s’était rendu en Israël.

D’un village paisible à une zone de conflits
Kiryat-Shmona, de son nom premier Al-Khalisah, était à l’origine
une petite ville fondée par les bédouins à la fin du XVIIe siècle,
au nord de la Galilée, à la frontière libanaise.
À la fin du XIXe siècle, ce village, comptant une cinquantaine
d’habitant-es, se consacre à l’agriculture, dans une zone
propice entourée d’eau, érige ses maisons avec des matériaux
locaux : des briques faites de terre et des pierres des collines
environnantes.
Dès 1945, les représentants du village, qui
compte un peu moins de 2 000 habitant-es, tentent de nouer des
contacts avec les colons juifs, en vain.
Le 11 mai 1948, pendant le conflit israélo-arabe, le village
tente de conclure un accord avec la Haganah, organisation sioniste de
défense, prémisse de l’armée israélienne, dans le but de se
protéger, mais l’organisation juive refuse cet accord. La
quasi-totalité des habitant-es arabes quittent ce village pour le
Liban ou la Syrie, sous la menace des armes.
Comme partout
ailleurs dans les territoires, c’est le début de la Nakba :
700 000 à 750 000 Arabes palestinien-nes sur 900 000
fuient ou sont chassé-es de leur maison. Ces femmes et ces hommes
vivent aujourd’hui dans des camps de réfugié-es, sont pour la
plupart apatrides et se voient refuser le droit de revenir chez elles
et eux.
Depuis 1949, Al-Khalisah s’appelle Kiryat-Shmona, peuplée par
des juif-ves d’origine roumaine et yéménite.
À partir de
1953, Kiryat-Shmona devient une ville de « développement »,
voulue ainsi par le premier ministre Ben Gourion. Ce sont alors des
juif-ves marocain-es qui viennent s’installer.
Pour accueillir
les populations qui aspirent à vivre en Israël et répondre à la
colonisation voulue par Ben Gourion, ces villes ont trois objectifs :
Un objectif stratégique : souvent situées dans des
secteurs périphériques exposés aux risques d’attaques armées,
ces villes doivent renforcer les frontières. Dans cette
perspective, les zones frontalières à faible densité de
population sont privilégiées, conformément à la doctrine énoncée
par le premier ministre de l’époque, qui déclare : « nous
avons conquis des territoires, mais que ce soit dans le Neguev ou en
Gallilée, leur importance reste mineure, tant qu’ils n’ont pas
été peuplés de colonies. La colonisation, voilà la véritable
conquête [...] L’avenir de l’État dépend de l’immigration »
(Ben Gourion 1949).
À Kiryat-Shmona, l’ancienne mosquée devient le musée de la
nouvelle ville. Le passé de la ville est gommé, comme dans 400
villages confisqués à leurs habitant-es.
L’ancien village
arabe est devenu une ville où, en 2016, la population juive domine à
plus de 96 %, le reste étant musulman (population d’environ 23 000
habitants).
Al-Khalisah n’existe plus, comme des centaines de
villes et villages en Palestine.
Le gouvernement israélien a choisi l’emplacement des villes de
développement accueillant des immigrant-es orientaux ou séfarades
pour une bonne part dans des zones frontalières, dans des lieux qui
connaissent une grande insécurité, du fait de l’inimitié de
l’État d’Israël avec ses proches voisins et à la résistance
des groupes armés soutenant la Palestine.
Le 11 avril 1974, trois membres du commandement général du Front
Populaire de Libération de la Palestine traversèrent la frontière
israélienne depuis le Liban. Arrivés à Kiryat-Shmona, ils
entrèrent dans un immeuble et tuèrent les dix-huit occupant-es,
tous-tes civil-es, dont neuf enfants. Une tentative de négociation
avait lieu sur place, avec la présence de l’ambassadeur de France
en Israël, qui s’était déplacé spécifiquement, mais elle
n’aboutit pas et ne servit à rien.
En 2006 la ville fut
évacuée, sous le feu des missiles du Hezbollah depuis le Liban.
L’objectif stratégique voulu par Ben Gourion fonctionne donc
toujours.

Nancy est jumelée avec une ville volée aux Palestinien-nes...
jusqu’à quand ?
Ce jumelage n’a jusqu’alors pas suscité de débat. Le
maintien de cette initiative n’a jamais été justifié,
expliqué.
Le jumelage de villes par-delà les frontières
permet de favoriser des rapprochements, un partage de valeurs et de
pratiques, ainsi que la mise en place d’échanges entre des villes
ayant des caractéristiques similaires.
Qu’est-ce qui pourrait
rapprocher Nancy d’une ville colonisée sous la menace des armes,
une ville dont les habitant-es ont été dépouillé-es de leurs
biens ? Quelles sont les valeurs à échanger ?
Un lien assumé, et c’est le cas, traduit une relation voulue,
culturelle ou autre, où nous nous reconnaîtrions des valeurs
communes… L’armée israélienne, actuellement, tue ou blesse un
enfant toutes les 10 minutes. Le gouvernement israélien refuse
l’aide humanitaire, l’eau au peuple qu’il assassine. Avons-nous
cela en commun ?
L’actuelle municipalité devrait mettre fin à cette liaison
obscène, la colonisation ne peut plus être défendue, excusée par
de pseudo liens culturels, une amitié transfrontalière.
Kiryat-Shmona est le tombeau d’une ville martyre.
Tant qu’un jumelage de cette sorte aura lieu, la mémoire des
Palestinien-nes chassé-es de leur maison, assassiné-es, sera salie,
piétinée, niée.
Pour en savoir un peu plus, un lien en direction du blog de
Philippe Plane, militant AFPS, qui est allé interroger des
Palestinien-nes originaires de Al-Khalisah dans un camp de réfugié-es
à Borj El Shemali, près de Tyr, au Liban. Ces personnes témoignent
de leur exil forcé, sous la menace des armes. Guy Perrier, décédé
il y a un an, ex-président de l’AFPS Lorraine Sud, faisait partie
de la délégation.
https://blogs.mediapart.fr/philippe-plane/blog/031119/kyriat-shmona-s-appellait-al-khalisa
La délégation nancéienne de l’AFPS a fait ce travail de
mémoire en 2018 et dénonçait à son retour le jumelage, une fois
de plus, en disant : « Kiryat-Shmona s’appelle
Al-Khalisah ! » Lors de cette mission, l’AFPS a
fait un rapport précis sur Kiryat-Shmona, mais aussi d’autres
villes.
https://www.france-palestine.org/IMG/pdf/rapport_mission_afps_lorraine_sud_2018.pdf
Une mobilisation s’impose pour faire vivre la mémoire de
Al-Khalisah, et dénoncer un jumelage qui n’a aucun sens.
La lâcheté politique en France empêche la reconnaissance d’un
État palestinien. Même si nous ne sommes qu’une poignée au
niveau local, nous pouvons dénoncer le vol des terres, des maisons,
de l’histoire du peuple palestinien en rétablissant la vérité
dans nos propres cités. Une rue en hommage à Al-Khalisah, ville
martyre, ne serait pas de trop.
Les rues aux noms de sabreurs
coloniaux ne manquent pas pour être rebaptisées.
Les appels au boycott se multiplient ; malgré la répression,
universitaires et artistes dénoncent le génocide. Les lignes
commencent à bouger, des États reconnaissent la Palestine.
Nous
devons être nombreux-ses, associations, individus, à demander aussi
que l’arrêt de ce jumelage figure au plus tôt à l’ordre du
jour du conseil municipal pour faire cesser une parodie de fraternité
indécente.
Michel ANCE